7Ces quelques éclats des 80’ condensés pour en ressentir la partie encore utilisable et pointue... Mes années d’enfance ressortent toutes armées de quelques tissus que l'on aurait laissés là, de la tête qui les stockait pour pouvoir les troquer contre un t-shirt plus grand, moins délavé, plus d’aujourd’hui.

Ces morceaux de tissus — des t-shirts Waï Kiki — sont étendus sur une corde à linge, bien maintenus grâce aux épingles plastiques de couleur et finalement décrochés comme les écrans de cinéma de plein air, qui doivent être repassés pour une nouvelle soirée de projection. Autant de choses qui s’étendent sous nos yeux et que l’on accroche avec un tendeur coiffé de crochets dans les branches d’une gros arbre dont je ne me rappelle plus le nom. Aujourd’hui nous venons griffer ces toiles, les frotter un peu pour que le pointu de ces instants jadis nous soit rendu d’une autre manière. Nous sautons ainsi de formes résiduelles à la mythologie d’une époque qui ne se tient que par notre langage. Les écrans souples nous servent désormais à projeter les assemblages de plates-formes pour des dires impossibles, pour celles qui nous permettent de sauter au devant et d’arriver tendus et fébriles en reception.

Le nez collé sur un écran TV tube cathodique pour jouer une nouvelle fois à notre Nintendo NES, nous titillons la péritel, soufflons sur les cartouches comme en 1987. Le bouton poussoir est maintenant entré, à fleur de la carapace de la machine qui répond en affichant la lumière rougeoyante de la LED présente en façade pour le lancement du classique Mario Bros. Le personnage se déplace sur le décor qui s’étend à l’infini. Une déception ou autre chose, un autre sentiment qui émerge du plus profond de soi, comme un retour impossible à l’identique. Un désir empêché de retrouver un moment à jamais perdu. L'impossible accès à ce désir d'autrefois, de ne répondre de rien.

Décollé, cela veut dire séparé de quelque chose, séparé de l’époque fantasmée où la réalité ne devait pas être si rose. La seule chose qui réponde encore exactement, c’est la manette de jeu — avancer, reculer ou sauter. Cette idée d’une époque colle au décor que l'on voit se dérouler de manière imperturbable sur la surface de l’écran. Mario n’a pas de prise dessus et pourtant, se maintient sur sa lancée, court au plus vite et glisse sur ce décor qui fait tenir notre œil accroché au poste de télévision. Mario ne se tient qu’à lui-même ici. Il est le médiocre, celui qui ne se rapporte qu’à lui sauf quand le scénario le rappelle, lui dicte qu’il a une histoire à accomplir. La programmation de la figure en mouvement nous fait progresser vers un ultime but. Nous sommes circonscrits dans ce que l’on accepte comme champ d’action, tendus vers ce que l’on sait déjà être la fin, parce qu’elle était présente dès le commencement. La fin consiste à délivrer une princesse et presque un prétexte pour délivrer à son tour notre regard de la monotonie des décors et de notre personnage. Cette fin qui nous exhortait à dévier notre regard pour appuyer sur le bouton OFF parce que nos mères nous disaient : « à table ! ». Pas de sauvegarde, pas d’abri pour une mémoire qui ne cesse de chasser le pointu de l’instant dans le monde des jeux d'antant, pas de demeure pour une donnée qui serait intacte à notre retour. Ce que nous retrouvons ce n’est que le tableau d’accueil, sans nouvelle ou ancienne partie — juste des plates-formes disponibles que l'on doit encore franchir.

N L

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